A l’occasion de la sortie du livre « Gédébé… Mes années Dorothée » et de l’exposition qui se tiendra à la mairie du XVIIème arrondissement de Paris du 3 février au 5 mars 2026, Nos années AB a rencontré le dessinateur culte de l’univers de Dorothée : Lionel Gédébé. Ce touche-à-tout a accepté de répondre à mes questions, de parler de son expérience, d’évoquer ses souvenirs et son parcours professionnel auprès de celle qui a marqué plusieurs générations de fans. On lui doit les décorations de Discopuce, les dessins des pochettes de tous les « Jardins de chansons », ceux des albums de Qu’il est bête à Chagrin d’amour… Mais ce n’est pas tout, Gédébé a également réalisé le clip de « Tremblement de Terre » et a même été co animateur du Club Dorothée sur la saison 1987-1988. Et ça, ce n’est qu’une partie de son parcours… Mais passons plutôt à l’interview. Bonne lecture !
Gédébé… Discopouce et Le Jardin des chansons
Nos années AB : Salut Gédébé ! Comment se passent tes débuts et la découverte de ta passion pour le dessin ?
Gédébé : J’ai commencé très jeune à dessiner. Je dessinais déjà à 10-11 ans et je pouvais dessiner jusqu’à 8 heures par jour, tous les jours. Mais le vrai déclic, c’est quand j’ai gagné un concours de BD dans une émission de Patrice Laffont sur Antenne 2 en 1974. Dans le jury, il y avait Franquin et Fournier. C’est le premier truc. Il s’est passé quelque chose. Du coup, j’ai essayé de monter des journaux dans mon lycée dans lesquels je voulais faire des BD. Je participais à tous les festivals de BD. Mon truc c’était ça, faire de la BD ! Il n’y avait pas Internet et à l’époque, tu allais démarcher les journaux avec ton carton à dessins sous le bras. J’ai fait tous les journaux que j’admirais comme Fluide Glacial, Métal Hurlant ou encore Pilote. J’arrivais à caser un dessin par-ci par-là, mais ça ne marchait pas trop. Et puis, j’ai commencé à faire de l’illustration.
Comment arrives-tu sur le projet Discopuce ?
Ma mère, c’est Ariane Gil, qui travaille sur Récré A2 dès 1978. Elle s’occupe de la programmation musicale de l’émission et créé alors Discopuce (pour les plus jeunes) et Discobus. C’était facile d’arriver sur ce projet (rires). J’ai montré ce que je faisais, j’ai gratté deux-trois trucs et puis j’ai eu la proposition pour Discopuce. Comme c’est ma mère qui fait ça, je suis le premier au courant. Mais elle n’était pas toute seule à décider. Elle a proposé mes projets et Jacqueline Joubert a donné son accord. J’ai 18 ans et c’est génial de pouvoir montrer son travail à la télévision.
Comment ça se passe avec Dorothée ?
Au début, il n’y a pas de Dorothée dans cette histoire de Discopuce. Discopuce au départ, ce sont des chanteurs pour enfants comme Henri Dès ou Jacky Galou qui viennent chanter des chansons du répertoire français. Un beau jour, Jean-Luc Azoulay, qui n’est pas encore connu, aperçoit Dorothée, alors speakerine, à l’antenne alors qu’il est malade et il est tout de suite séduit. Il essaie alors de rentrer en contact avec elle et c’est via ma mère qu’il accédera à Dorothée. Les projets commencent doucement. Il lui fait enregistrer une comédie musicale et il a l’idée de reprendre le concept de Discopuce, uniquement avec Dorothée et ses amis en le rebaptisant « Le jardin des chansons ». Je rencontre Dorothée parce que je suis fan de Cabu. Cabu arrivait dans l’histoire en même temps que Dorothée, moi le fan de BD, je faisais en sorte de tout le temps traîner sur les plateaux pour le voir. Il me fascinait ! C’était mon idole. Et avec Dorothée, ça se passe super bien. C’est une fille super sympa. Mais pour être franc, elle n’était pas vraiment impliquée sur son image. C’était surtout Jean-Luc qui gérait ce côté-là. Dorothée, elle, elle était à fond dans ses émissions et dans ses chansons. Elle laissait les personnes qui savaient gérer ça faire ce boulot. En tout cas, ce n’était pas sa priorité.
Concrètement, ton travail sur Discopuce et Le jardin des chansons consistait à quoi ?
Moi, je faisais les décors des clips de Discopuce. Les vidéos étaient tournées sur fond bleu et j’étais en charge de faire les dessins que vous pouvez toujours voir sur Youtube. J’incrustais ensuite les dessins derrière les artistes, liés à l’univers enfantin des chansons. Lorsque Jean-Luc Azoulay et Claude Berda sont arrivés, on s’est vraiment bien entendus et j’ai continué ces dessins pour Dorothée et « Le Jardin des chansons ».
Comment se comportait Jean-Luc Azoulay avec toi ?
C’est drôle car on me pose beaucoup cette question, mais Jean-Luc ne m’a jamais fait chier pour quoi que ce soit. Je n’arrive pas à me rappeler de moments où il était chiant. Il me laissait faire et je me débrouillais. J’ai toujours été assez indépendant et ça m’allait très bien comme ça. Je me souviens juste de cette anecdote où je devais rendre un dessin que je n’avais pas terminé. D’un seul coup, je vois débarquer Jean-Luc chez moi avec son chauffeur et sa grosse voiture qui attendaient en bas. Il est resté derrière moi jusqu’à ce que je termine le dessin. Une fois terminé, Jean-Luc est reparti vers 4 heures du matin et a fait partir le tout pour imprimer le disque.
Concernant ces disques de l’ère « Jardin des chansons », pourquoi es-tu parti sur des souris majoritairement ?
Je ne sais pas ! Peut-être que j’ai été inspiré par Mickey. Mais comme je savais que ces commandes de pochettes, il allait y en avoir plusieurs, je me suis dit que partir sur des animaux était plus facile. Quand tu as des personnages comme ça, tu peux leur faire vivre des choses. Tu gardes les personnages et tu les mets dans différentes situations. C’est plus facile quand tu pars sur une notion de série. Il fallait quand même faire 16 pages de dessins pour les livres-disques donc, il allait me falloir de l’imagination pour les mettre en scène. C’est différent des dessins uniques comme ce que j’ai pu faire par la suite pour les albums de Dorothée.
Tu fais les émissions de Dorothée et tu fais aussi d’autres choses en parallèle ?
Ma vie a été faite de rencontres. J’ai fait de la photo, de la réalisation, etc. A chaque fois que je rencontrais quelqu’un et que cette personne me demandait si je savais faire ceci ou cela, je répondais toujours oui. Je sortais de chez eux et j’appelais des gens pour savoir comment il fallait s’y prendre pour faire ce qu’on m’avait demandé. J’arrivais toujours à m’en sortir et j’ai appris plein de choses et de techniques différentes comme ça. C’est aussi de cette façon que je me suis retrouvé un jour à la création de décors de scène de Bernard Lavilliers ou encore à la création du générique de Sacrée Soirée grâce à Gérard Louvin, que je connaissais depuis ses débuts et depuis son tout petit bureau dans le 18ème arrondissement de Paris. J’ai aussi fait le logo de leur boite, Glem. Je disais toujours oui, du coup, je récupérais tout. Je suis un peu un homme à tout faire en fait (rires).
Pour les photos qu’est-ce que tu as fait ?
En parallèle de Dorothée, je faisais des dessins humoristiques dans le magazine érotique Playboy. C’était rigolo. Je passais pas mal dans les bureaux et je voyais toutes les jolies filles et comme j’étais assez copain avec le directeur artistique du magazine, je lui ai dit que ça me plairait de faire quelques photos. C’est comme ça que j’ai commencé la photo, vers 1985. Mais le problème c’est que j’étais dans les émissions de Dorothée en parallèle. Un jour, un mec que je connais vient me voir et me dit « tu vas rigoler, y a un mec chez Playboy, il s’appelle comme toi ! ». Il a donc fallu que je trouve un autre pseudo pour brouiller les pistes… Et aujourd’hui, j’ai plein de pseudos (rires).
D’ailleurs… Gédébé, ça vient d’où ?
Tu sais, on va pas chercher bien loin. Ce sont juste les initiales de mon nom de famille. Je m’appelle Lionel Gros De Beler. C’est la même histoire pour Hergé ou encore Jidéhem.
Et que disait Azoulay de cette double casquette à l’époque ?
Je pense qu’il s’en foutait pas mal. Il avait d’autres choses à faire.
Donc c'est à cette époque-là que tu ne dormais pas ?
Le métier de dessinateur est un métier assez dur. Un métier long. Très long. Quand tu as du boulot, il faut toujours aller vite. On te demande un truc le vendredi, il faut le rendre le lundi. Du coup, t’as pas d’autres choix que de bosser la nuit si tu veux rendre les choses en temps et en heure. Moi, il m’est arrivé d’avoir du boulot le vendredi et de ne pas dormir du vendredi au lundi matin. Bon après, j’étais jeune. Aujourd’hui, je ne pourrais plus faire ça.
Pourtant j’ai l’impression que c’est ce qui se passe en ce moment avec le livre et l’expo sur tes années Dorothée ?
C’est vrai, l’autre fois on a fini la maquette de la brochure à 6 heures du matin. Mais une fois ça va… Je mets juste deux jours à récupérer. D’ailleurs, j’ai une histoire rigolote à ce sujet. J’ai raté ma première proposition d’affiche de film parce que je dormais. J’étais sur un boulot pour lequel je n’ai pas dormi pendant plusieurs jours. Un boulot pour lequel ce que j’ai présenté n’avait pas plu donc ces nuits blanches n’avaient servi à rien. Du coup, je rentre chez moi et je me couche. Durant mon sommeil, je reçois un appel d’UGC qui me propose une affiche de film auquel je réponds « non non je dors ». Et je ne réalise qu’à mon réveil ce que j’avais fait ! C’était pour le film Cannon ball, un truc de bagnoles. Imagine, le patron d’UGC propose une affiche de film à un petit jeune qui l’envoie chier (rires). Je me suis excusé des dizaines de fois, tu penses bien. J’ai quand même collaboré avec UGC trois mois plus tard sur un autre projet.
Dorothée et Gédébé : Des visuels cultes
Comment tu cohabites dans l’univers de Dorothée avec Cabu, puisque tu travailles sur les albums dans les années 80, alors qu’il fait partie intégrante de l’émission Récré A2 ?
On était complémentaires. Je faisais les trucs qu’il n’aimait pas faire. Je faisais les trucs d’enfants comme le Jardin des chansons, lui, ça ne l’intéressait pas. Cabu était un journaliste dessinateur de presse, caricaturiste. Entre dessinateurs, je n’ai jamais connu de rivalité. On se connaît tous.
Qu'est-ce qu'elle a de différente, ta Dorothée, par rapport à celle de Cabu ?
Cabu et moi avons tous deux un style différent. Si j’ai repris sa Dorothée, je l’ai reprise avec ma façon de dessiner. Chaque dessinateur a un trait. Alors oui, elles se ressemblent mais tu reconnais au trait, les yeux par exemple. On ne les faisait pas pareil. Il y a un grain de beauté en plus sur ma Dorothée. C’est sa signature. Aujourd’hui, je suis très rapide pour la dessiner.
Concernant les albums studios de Dorothée ! Comment fabriquais-tu les visuels ?
Pour les albums de Dorothée, je m’en suis occupé de Qu’il est bête (1984) à Chagrin d’amour (1990). On m’envoyait la photo faite par Patrick Rouchon, en général et c’était à moi de jouer. A l’époque il n’y avait pas d’ordi. Je décorais la photo, je découpais Dorothée et la collais sur une feuille blanche. Ensuite je peignais dessus et je rajoutais un univers en arrière plan. Pour « Maman », la première version n’avait pas plu et on m’a demandé d’en faire une seconde, celle que vous connaissez. (il me montre le dessin original) Là, tu vois, on voit bien que j’ai coloré un peu ses joues et puis la chemise qu’elle porte est blanche à la base, pas rose. La Dorothée en dessin sur le côté droit est déchirée, je vais en refaire une autre pour l’expo. Il n’y avait pas Photoshop à l’époque !
Tu écoutais quand même les chansons avant pour pouvoir créer le fond de chaque album ?
Non, je ne pense pas. Je ne sais plus comment on faisait. On devait parler vite fait avec Jean-Luc. Je lui exposais mes idées et il les validait ou m’orientait sur un autre thème. Il ne me disait pas « mets un piano là, mets un walkman ici ». Non, ce n’est pas du tout le genre. Mais en vrai, pour les pochettes, je n’avais pas forcément besoin d’entendre les chansons pour créer un univers.
Un petit mot sur l’album Docteur ?
J’aime bien celui-ci. Je trouve que les couleurs orange et jaune matchent bien. Je ne sais plus trop pourquoi je suis parti dans ces délires. Je sais juste que je me prenais surtout le chou pour que l’album sur lequel je bossais ne ressemble en aucun cas aux précédents.
Quand j’étais petit, l’album Chagrin d’amour me perturbait un peu. Je ne savais pas si j’avais affaire à une photo ou à un dessin…
C’était la fameuse époque de l’hyperréalisme. En fait j’avais la photo d’un côté, et je reproduisais à côté la photo en dessin. Je n’ai pas dessiné sur une photo, mais j’ai recopié à partir d’une photo existante. Tu reproduis les effets photographiques à la main ou à l’aérographe (un pistolet qui projette de la peinture).
Pour l’album Qu’il est bête, comment ça s’est passé ?
J’ai retrouvé le fond de l’album, avec le bleu et les bulles justement. J’ai dessiné le fond bleu, ensuite j’ai fait les lignes blanches pour faire les bulles et j’ai collé les photos dessus, que j’ai en plus mises dans des bulles. C’est un jeu de superpositions.
En 1986, tu t’occupes aussi du décor du premier Zénith de Dorothée !
Oui, j’avais réalisé la scène de Bernard Lavilliers un peu plus tôt. Par le plus pur des hasards, il avait vu un de mes tableaux, une sorte de tableau en Plexiglas qui s’allume, dans un restaurant parisien. Il a regardé son attachée de presse et a dit « je veux que ce mec qui a fait ce tableau, fasse le décor de ma prochaine tournée ». Du coup, j’ai fait la scène de Lavilliers en 1985, puis j’ai fait Jeanne Mas et enfin Dorothée. C’est assez complexe car après avoir imaginé et dessiné la scénographie du spectacle, il faut que tu surveilles la construction de celui-ci. Et il y a plein de contraintes avec les musiciens et leur matériel, avec le fait qu’il faut que le décor puisse être montable et démontable rapidement, qu’il puisse se glisser dans 38 tonnes pour la tournée, etc. Pour Dorothée, on est partis sur un avion en guise de décor parce que ça collait avec elle. Et après tu bosses beaucoup avec le mec qui s’occupe des lumières. C’est une scénographie.
Gédébé et Le Club Dorothée
En 1987, en plus de t’occuper du visuel des albums de Dorothée, tu débarques à la co-présentation de l’une des émissions les plus iconiques des années 80-90 : le Club Dorothée. Comment tu te retrouves propulsé sur le devant de la scène ?
Tout ça c’est à cause de Cabu (rires). Il ne voulait pas venir sur TF1, il a dit à Jean-Luc « demande à Lionel ». Moi, je suis quelqu’un de discret à la base, mais j’ai quand même voulu essayer l’expérience. Je pensais avoir fait deux saisons mais on m’a dit que je n’en avais fait qu’une seule (rires). En tout cas, j’ai essayé et j’ai trouvé ça super marrant. J’ai d’excellents souvenirs. Mais c’est la régularité du truc qui ne me plaisait pas. C’était tous les mercredis et du coup, hyper contraignant. Je n’arrivais plus à partir en vacances et cette régularité ne me convient pas. J’aime l’imprévu. Ça ne pouvait pas durer très longtemps cette histoire… Je ne sais même plus comment ma présence à l’antenne prend fin… Mais je suis plutôt un homme de l’ombre alors ça ne me dérangeait pas.
Comment tu t’étais préparé pour passer à la télé en direct sur TF1 ?
J’étais hyper intimidé quand même, même si toute l’équipe était très sympa. L’antenne, comme je viens de te dire, ce n’était pas trop mon truc, mais ma mère m’a aidé à me préparer, en répétant avant les directs. On avait installé une caméra à la maison et là, elle m’expliquait comment il fallait que je me comporte, qu’il fallait que je me tienne droit, que je devais regarder la caméra à certains moments. C’était surtout sur ça que je répétais et pour ça que je stressais. Pas pour le dessin, ça pour moi, c’était facile.
En 1987, tu n’es pas seulement à l’antenne mais tu continues de faire les habillages du Club Dorothée… avec notamment les animations en dessin animé de « Dorothée Vacances »…
Exact. Là encore, c’est un travail différent. J’ai commencé à me mettre au dessin animé grâce à ces habillages. Au début c’était moi mais après il y a eu des boites de dessins animés qui étaient là aussi. Alors pour les dessins, c’était une douzaine de dessins qu’on passait à la suite et qui donnaient ce court dessin animé. Je faisais ça aussi pour « Vive le vent » par exemple lorsque les enfants se lancent des boules de neige. Je les ai dessinés un par un. L’animation, c’est rigolo aussi.
En plus de l’animation, de l’habillage… Tu gères aussi les différents logos !
C’est vrai que j’ai fait beaucoup de logos, pour Dorothée ou pour d’autres chanteurs AB. Pour Dorothée, c’est Cabu qui a créé ce logo. Ensuite, comme pour la caricature de Dorothée, Jean-Luc m’a filé le logo et m’a dit « Vas-y, bricole dessus pour le Club Dorothée ». Ce qui a donné les logos de Dorothée et les logos en néons que vous pouviez voir dans le Club Dorothée. J’en ai fait plein car ça changeait tous les ans. A cette époque je faisais les logos de tout le monde car je gravitais dans les sphères audiovisuelles et je connaissais tout le monde : Foucault, Dechavanne, etc. J’ai même fait la charte graphique de Fort Boyard !
Jean-Luc voulait faire chanter tout le monde, il n’a pas essayé avec toi ?
Non, il n’a jamais essayé de me faire chanter mais il a toujours voulu faire chanter ma mère en solo, qui refusait de devenir chanteuse. Jean-Luc m’a envoyé il n’y a pas longtemps un clip d’elle justement. Par contre, il a réussi à me mettre dans deux épisodes de « Pas de Pitié pour les croissants ». Je crois que j’étais Gédébé 2000, la machine à tuer. J’étais pas trop pour mais il m’a fait passer dedans. Il aimait bien ça, faire des clins d’œil aux gens qui bossaient avec lui en les mettant dans ses séries ou émissions. Même furtivement. C’était une vraie famille AB. Ils ont quand même fait un truc hallucinant qui n’existera plus jamais ! Jean-Luc était d’une créativité folle et il l’est toujours. On ne peut pas l’arrêter. Je l’ai vu la semaine dernière car il voulait déjeuner avec ma mère qui lui dit « mais tu ne veux pas t’arrêter !? », il a dit que non et qu’il s’amusait toujours. Il crée des choses. Moi c’est pareil, je vais m’arrêter et qu’est-ce que je vais faire ? Ok, je peux bricoler, fabriquer des meubles (ce que je fais déjà), faire de la sculpture…
Comment décrirais-tu Dorothée ?
C’était une bête de travail. Elle n’avait pas une seconde à elle. Elle n’arrêtait jamais. Et oui, bon, il faut dire que Jean-Luc était toujours derrière et ne la freinait pas. Au contraire.
Est-ce que tu as une anecdote marrante par rapport à cette période TV du Club Do ?
Je me souviens, et je le raconte dans le bouquin, quand tu fais de la télé, tu n’y penses pas toujours mais tu as des micros cravate. Et il y a évidemment des pauses durant le tournage, pour faire passer les pubs, etc. Donc tu attends, tu vas aux toilettes… Ce que j’ai fait, en oubliant que j’avais mon micro cravate. J’étais au téléphone avec un pote je crois. Je ne sais plus ce qu’on s’est raconté comme conneries mais quand je suis revenu, tout ce que j’avais raconté était passé sur les haut-parleurs dans la régie et tout le monde me regardait bizarre. Je me suis un peu senti mal, c’était horrible mais avec le recul ça me fait bien rire.
Le tremblement de Terre de Gédébé
Tu disais ne jamais vraiment entendre les chansons de Dorothée quand tu faisais les pochettes mais pourtant, ça a dû arriver puisque tu as réalisé le clip culte de « Tremblement de Terre » !
Oui, celle-ci je l’avais entendue. Et j’ai tout de suite eu une idée en l’entendant. J’en ai parlé à Jean-Luc dans un couloir et je lui ai dit que je ferais bien ça comme vidéo. Il m’a donné son feu vert. J’y suis allé mais je lui ai posé une condition : que je tourne le clip en 35 mm. Je ne voulais pas faire une simple vidéo, je voulais quelque chose de joli et comme on pouvait le voir à l’époque pour d’autres artistes. Je voulais la même chose pour Dorothée. J’ai dit à Jean-Luc, attends… vous avez des studios magnifiques et immenses. C’est Hollywood ici : faisons un film. Un truc super beau. Mon idée était assez loufoque pour l’époque. Assez rigolote et un peu délire. Même si aujourd’hui les effets spéciaux peuvent faire sourire, à l’époque c’était extraordinaire ! La Dorothée robot a été faite en 3D et on a superposé sur la bande du film après. C’était les premiers pas de la 3D. J’avais un peu imaginé un décor à la Fritz Lang avec des vieux un peu savants fous. Les comédiens étaient maquillés en noir et blanc. Seule Dorothée était en couleur, c’était pour la symbolique. Dans le clip, Dorothée amenait l’amour et la chaleur dans cet univers froid. Elle transforme tout ce petit monde terne en un monde coloré ! Jean-Luc a bien aimé. Tremblement de Terre était mon second clip. J’avais tourné un peu plus tôt, la même année, le clip « Nuit de Chine » de Bambou.
Tu te souviens du tournage de Tremblement de Terre ?
Oui. Après, il n’y a pas trop d’anecdotes, tu sais, parce que c’est un tournage normal avec quelques prises de tête. En général, on se rappelle des trucs quand il y a des galères. Je sais qu’il y avait un mouvement de grue au début qui était un peu galère à installer et que le clip a été tourné dans les studios d’AB mais pour le reste c’est très flou. On avait fait amener des carcasses de voitures, on avait percé un frigo pour mettre la caméra dedans pour qu’on voie les personnes qui ouvrent le frigo depuis l’intérieur. Mais c’est vrai que ce clip a marqué les fans et les esprits. C’était un peu différent de ce que faisait Pat Le Guen même si je crois qu’il a tourné lui aussi un autre clip pour Dorothée en 35 mm. Mais c’est vrai que le clip de Tremblement de Terre était cool. L’univers qu’on a créé était tellement différent de d’habitude. C’était un peu plus profond. C’était un vrai petit film.
D’ailleurs, tu as aussi fait la pochette de l’album !
Oui et dans l’expo, on a fait un grand panneau Tremblement de Terre avec des photos du tournage.
Tu n’as pas fait que le clip de Dorothée, mais aussi celui d’autres artistes AB, comme Manuela ! Comment tu arrives sur ce projet car on est dans la période où tu es justement moins présent…
Écoute, je ne me rappelle plus. C’est Jean-Luc qui a dû t’appeler, je pense. Oui, forcément. Je devais y aller de temps en temps, mais… je ne me rappelle plus grand-chose.
Gédébé : Dorothée Magazines et Dorothée Jeux
Et tu étais aussi sur tous les Dorothée Jeux à l’exception du premier qui a été fait par Cabu…
Alors ça, c’était de la folie ! On était deux sur les Dorothée Jeux. Moi aux dessins, et un autre mec qui faisait les jeux. Le mec m’amenait les papiers avec tous les jeux et moi, je dessinais et mettais en forme. Je faisais 55 pages en une semaine ! J’étais payé au forfait et pour que ce soit rentable pour moi, il fallait que je rende le magazine sous une semaine pour que je sois payé correctement. Si je mettais plus de temps ce n’était pas rentable. Là encore je n’avais aucune directive. J’étais libre. Pour le coup c’était toujours à partir d’une photo de Dorothée. Je crois qu’il y a eu 33 numéros en tout ! Ensuite, ils ont fait des rééditions… Ils reprenaient les vieux Dorothée Jeux et ils remettaient les dessins. T’imagines quand même ? 33 numéros de 55 pages ! Ça doit faire environ 1500 trucs à dessiner.
Sans compter les BD que tu as faites pour le Dorothée Magazine !
Exact ! D’ailleurs, on a retrouvé 166 pages de BD publiées dans le Dorothée Magazine. Ou pas toutes… C’est marrant parce qu’il y a une page que j’ai fait agrandir pour l’Expo, où il y a marqué « Fin de l’album ». Je pense que je voulais faire un album, mais Jean-Luc ne l’a jamais fait. Du coup, on va le faire nous. Il n’est pas trop tard. Ces 166 pages qui n’ont jamais été publiées à part peut-être dans des magazines, vont voir le jour.
Gédébé : Livre et expo
Dans le livre « Gédébé, mes années Dorothée », on va trouver quoi ?
Ce sont des dessins, des photos, des images d’archives de mon travail durant ces années Dorothée avec des commentaires et des anecdotes quand ça me revenait ! Et puis j’ai appelé pas mal de copains qui ont participé à cette aventure pour qu’ils me mettent un petit mot sur ce qu’ils pensaient de cette période. J’ai eu Patrick Rouchon, le photographe, qui m’a laissé un mot, Jeanne Mas, Bouder, etc.
Il n’y aura que des archives dans ton livre ?
Non, pour marquer le coup, j’ai fait un poster. Une Dorothée dans le style Maryline d’Andy Warhol. Je voulais au moins un dessin avec Dorothée signé 2026 (Rires).
Quand tu as préparé le livre et l’expo, tu te souvenais de tout ?
Loin de là. J’ai déjà du mal à me souvenir de ce que j’ai fait hier alors ce que j’ai fait il y a 40 ans (ça ne nous rajeunit pas)…. Tu penses bien ! C’est grâce aux fans comme Ben ou Steve que j’ai pu recoller les morceaux dans ma mémoire. J’en ai fait tellement. C’est Ben qui coordonne tout ça et qui fait la maquette du livre aussi. On avait fait connaissance il y a quelques années, il m’avait interviewé pour je ne sais plus quoi. Quand le truc s’est mis en route, je l’ai appelé, parce qu’en fait, il connaît mieux ce que je fais que moi. Je lui montre les dessins, je lui dis, « c’était pour Dorothée, ça ou pas » ? Et il me répond. Moi, je m’en rappelle pas. Je suis dans un tourbillon, je dessine, j’accumule et puis je fais des tas de trucs en parallèle. Difficile de se souvenir des choses avec précision. Mais en tout cas ça fait tout de même bizarre de ressortir des trucs vieux de 40 ans. Je ne dirais pas que c’est de la nostalgie parce que ce mot a une connotation un peu triste… Là, c’est plutôt agréable. Et je vais dire une connerie mais je m’auto-épate d’avoir fait tout ça avec le recul. Car en gros, il fallait compter 5 heures par dessin et c’est énorme quand on voit le tas de dessins que j’ai regroupé !
Quand tu repenses du coup à tout ça, à Dorothée, à cette période, c'est quoi la première chose qui te vient en tête quand tu penses à tout ça ?
C’est un peu un tourbillon de tout. En vrai, c’est beaucoup d’émotions pour moi, de replonger dans ce passé et puis de voir les gens touchés. Des potes aussi qui ne savaient pas que c’était moi qui avais fait tout ça et puis les mots que je reçois des fans de Dorothée sur le travail que j’ai fait. Je reçois énormément de mots gentils. Le livre, l’expo… Tout ça, ça reprojette les gens dans leur enfance. C’est d’ailleurs ce que les fans de Dorothée tentent de retrouver en collectionnant. Mais tu sais, je ne pense même pas que Dorothée se rendait compte à l’époque de ce qu’elle construisait, de ce qu’elle faisait… Elle enchaînait tellement les projets qu’elle n’avait pas le temps de penser à tout ça. Aujourd’hui, c’est palpable de voir que ça a touché les gens. J’ai eu Jacky au téléphone qui me disait que depuis le retour de Dorothée, il était invité partout et qu’il y avait 50 mètres de queue à chaque fois pour faire des selfies avec lui. Et la phrase qui revient sans cesse c’est « Vous avez bercé mon enfance ». Jacky n’en revient pas de cette sensibilité qu’ont les gens en le voyant.
J’ai l’impression que les gens qui ont fait partie de l’aventure Dorothée ne se rendent pas compte de l’impact laissé…
Je réalise honnêtement, en ce moment en préparant le livre et l’exposition, l’impact que Dorothée a eu sur les gens et l’effet qu’elle leur procure aujourd’hui. Je savais que Dorothée était connue et aimée mais je ne pensais pas qu’elle avait marqué à ce point les gens. Et cette vague d’amour a ressurgi de plus belle avec « Merci Dorothée » qui a fait plus de 5 millions de téléspectateurs et puis le lancement de ses concerts parisiens qui ont affiché complet en 5 minutes ! Ils ne se doutaient pas une seconde de ce plébiscite et ça a pris des proportions énormes.
C’est à ce moment-là que tu as pensé à faire le livre et l’expo ?
Oui, ce sont des potes qui savent ce que j’ai fait pour Dorothée qui m’ont annoncé tout ça. Et du coup, j’y ai pensé et je me suis dit que c’était dommage que tous ces dessins que j’accumule dans des cartons depuis les années 80 restent dedans… Je me suis dit que ce serait peut-être marrant de faire une expo car dans mes cartons, ça ne sert à rien et personne ne peut les voir. Je parle de l’idée avec un copain qui m’a dit que c’était loin d’être idiot. Suite à ça, je me suis dit que l’expo c’était bien mais que faire un bouquin, ce serait peut-être pas déconnant non plus. Dorothée est partout en ce moment et j’ai des demandes d’interviews pour elle de copains… Dont un en particulier qui est à la Mairie du 17ème (là où habite Dorothée quand elle est à Paris) et avec sa demande, j’en profite de mon côté pour lui parler de mon projet d’exposition. Il m’a répondu qu’il en parlerait au Maire du 17ème arrondissement, qui a rapidement été d’accord avec ce projet. C’est comme ça que ça s’est fait ! J’ai appelé Jean-Luc pour le prévenir du bouquin et de l’expo. J’ai demandé qu’il m’écrive la préface. Ce qu’il a fait. Dorothée quant à elle a écrit la quatrième de couverture. J’ai été validé en gros (rires).
Est-ce que tu comprends quand même cette nostalgie ou cette envie ? Parce qu'il y a quand même quelque chose qui se passe autour de cette expo.
Là, par contre, au niveau de l’accueil, c’est super. Le truc le plus drôle, ce sont les gens que je connais depuis 10-15 ans et qui réalisent en m’envoyant des messages « putain c’était toi ». Ça c’est drôle. Ils n’avaient pas fait le rapprochement.
Un petit spoil sur ce qu’on va voir à l’expo qui aura lieu à partir du 3 février à la mairie du 17ème arrondissement ?
On va mettre tous les jeux, les cassettes, les machins, les objets de l’époque. Je n’avais plus rien mais un Armel, un gars qui collectionnait tout ça m’en a amené plein pour l’expo. Mais je me rends compte que pour les fans ces objets, c’est la prunelle de leurs yeux. Du coup vous verrez les peignes, tous les accessoires de toilette de Dorothée que j’ai pu faire. J’ai d’ailleurs fait une Dorothée qui dit, juste à côté de cette vitrine : « ne vous inquiétez pas, on n’est pas au Louvre ici » (Rires).
Le visuel du livre et de l’expo sont vraiment cool !
C’est Ben qui a eu l’idée. Moi, au début, je faisais la couverture. Et puis Ben, il me dit, ouais, mais tu devrais te mettre dessus. Du coup, c’est mon fils de 18 ans qui a fait la photo. Je lui ai montré comment ça marchait. Il n’avait jamais fait de photo. Mais tu vois, je n’aurais pas fait naturellement. Je sais qu’aujourd’hui, les gens ont besoin de ça… Mais moi j’en suis tellement loin !
